Loi anti‑gaspillage : une avancée… qui fragilise l’aide alimentaire ?

Réglementation
En France, la lutte contre le gaspillage alimentaire a fait d’immenses progrès… mais elle met aujourd’hui sous tension l’aide alimentaire. Comment continuer à sauver des produits et des personnes de la poubelle, sans sacrifier les plus précaires ?

Depuis 2016, la France s’est dotée d’un arsenal législatif ambitieux pour réduire le gaspillage alimentaire, notamment avec la loi Garot puis les lois EGalim et AGEC.
Si ces textes ont permis de limiter la destruction de denrées et de rendre obligatoire le don d’invendus à des associations, ils ont aussi des effets inattendus qui fragilisent aujourd’hui une partie de l’aide alimentaire, y compris en Auvergne.

Ce que prévoient les lois françaises

La loi Garot du 11 février 2016 impose aux supermarchés de plus de 400 m² de proposer une convention de don à une association d’aide alimentaire pour leurs invendus encore consommables, et interdit de rendre volontairement ces produits impropres à la consommation (par javellisation, destruction, etc.).
Cette obligation a ensuite été étendue aux opérateurs de la restauration collective, aux industries agroalimentaires et aux opérateurs de gros avec les lois EGalim (2018) et AGEC (2020), inscrivant la lutte contre le gaspillage dans une stratégie nationale de réduction de 50% des pertes alimentaires d’ici 2030.

Ces textes ont permis de structurer les dons, d’augmenter le nombre de conventions et d’ancrer l’idée que les invendus consommables doivent d’abord servir à nourrir des personnes plutôt que de finir à la benne.
Ils s’accompagnent d’incitations fiscales : le don de produits ouvre droit, sous conditions, à une défiscalisation à hauteur de 60% de la valeur d’achat, ce qui a encouragé de nombreuses enseignes à s’engager.

Des dons en baisse et des produits récupérés trop tard

Huit ans après la loi Garot, plusieurs acteurs de terrain constatent une baisse significative des dons d’invendus de la grande distribution.
Selon l’association Andés, qui fédère des épiceries solidaires, les dons des grandes surfaces à son réseau ont chuté de 29% en 2023, obligeant 38% des structures à réduire les quantités ou la qualité des denrées distribuées.​

Cette baisse s’explique en partie par la meilleure gestion des stocks exigée par les dispositifs anti‑gaspillage : rayons « dates courtes », promotions importantes sur les produits proches de la date, paniers anti‑gaspi vendus via des applications spécialisées.
Ces outils sont positifs pour limiter le gaspillage en magasin, mais ils réduisent mécaniquement le volume d’invendus disponibles pour les associations, et ce qui reste est souvent donné à la toute fin de la date limite de consommation.

Plusieurs études administratives soulignent également un « risque de mobilisation trop tardive des invendus », qui compliquerait leur valorisation par les associations d’aide alimentaire.​

Dans les entrepôts comme dans les structures partenaires, cela se traduit par davantage de tri, plus de produits jetés à l’arrivée et moins de temps pour redistribuer des denrées périssables dans de bonnes conditions sanitaires.
Unreportage de TF1 tourné à la Banque Alimentaire du Rhône en décembre 2024 Montre que cette situation ne concerne pas qu’un seul département. On y voit des palettes entières de produits arrivant trop tard, que les équipes doivent finalement jeter malgré leurs efforts, faute de délai suffisant pour les distribuer dignement. Leur témoignage illustre concrètement le paradoxe des lois anti‑gaspillage : moins de gaspillage en magasin, mais des associations qui peinent à récupérer des denrées de qualité en quantité suffisante pour répondre à la demande croissante des personnes en précarité.
 

Un effort logistique et financier de plus en plus lourd

Réceptionner des produits très proches de la date impose une organisation logistique de plus en plus exigeante : chambres froides performantes, camions frigorifiques, multiples tournées de ramasse et de redistribution sur des délais très courts.
Pour des associations qui fonctionnent largement grâce à l’engagement bénévole et à des subventions limitées, cet effort supplémentaire pèse lourd, d’autant que la hausse du coût de l’énergie renchérit la conservation au froid.

Parallèlement, la baisse des dons de produits frais oblige certains réseaux à acheter davantage de denrées pour maintenir des paniers équilibrés, en particulier pour les fruits et légumes, les produits laitiers ou les protéines.
Ces achats sont indispensables pour préserver la qualité nutritionnelle de l’aide alimentaire, mais ils pèsent sur des budgets déjà fragilisés par l’inflation et l’augmentation du nombre de personnes accueillies.

Un paradoxe au cœur de la solidarité

Le paradoxe est là : plus les dispositifs de réduction du gaspillage en magasin sont efficaces, plus les volumes d’invendus de qualité disponibles pour la solidarité se contractent.
La France reste l’un des pays les plus avancés en matière de lutte contre le gaspillage, mais les acteurs de l’aide alimentaire alertent sur le risque de « fissurer » le modèle de redistribution aux plus précaires si la question de l’approvisionnement n’est pas pleinement prise en compte.

Ce paradoxe se retrouve déjà dans plusieurs territoires, où des épiceries sociales ont dû réduire leurs horaires ou fermer faute de stocks suffisants, malgré des besoins en forte hausse.
À plus long terme, certains acteurs redoutent qu’en l’absence de nouvelles solutions, la part des invendus réellement mobilisables pour l’aide alimentaire continue de diminuer alors que la précarité alimentaire, elle, progresse.

Les enjeux pour la Banque Alimentaire Auvergne

En Auvergne, comme ailleurs, la Banque Alimentaire doit composer avec ces évolutions : optimisation des stocks en grande distribution, multiplication des paniers anti‑gaspi et baisse tendancielle des invendus facilement valorisables.
Pour continuer à remplir sa mission, elle renforce la diversification de ses approvisionnements : programmes européens d’aide alimentaire, dons des industriels, partenariats avec des producteurs locaux, collectes nationales et locales, appels au don financier.

Cette diversification doit aller de pair avec l’amélioration continue des capacités logistiques (froid, transport, traçabilité) afin de sécuriser la qualité sanitaire des produits et de limiter les pertes lors du tri, en particulier pour les denrées très proches de la date.
Elle suppose aussi d’accompagner les bénévoles et salariés dans ces nouveaux défis : gestion des flux tendus, formations sur la sécurité alimentaire, adaptation des distributions à des produits plus variés mais parfois moins réguliers dans le temps.​

Enfin, nous souhaitons porter un message clair :

la lutte contre le gaspillage alimentaire et la lutte contre la faim sont deux combats complémentaires, mais l’un ne doit pas se faire au détriment de l’autre.

Pour que les lois anti‑gaspillage restent une avancée globale, il est essentiel de maintenir un haut niveau de dons de qualité, de développer des partenariats de long terme et de soutenir financièrement les associations qui, chaque jour, transforment ces invendus en repas pour les personnes en situation de précarité sur tout le territoire auvergnat.